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Ouvrage "De la Non-violence en éducation"

 

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Et le métier de l'enseignant est de communiquer un savoir, une matière, une discipline.
Cependant, l'école ne saurait réduire son rôle à inculquer aux élèves un savoir, sous peine de trahir sa mission. Elle doit avoir l'ambition d'éduquer les enfants. Dans Citadelle de Saint-Exupéry, le seigneur fait venir ses éducateurs et leur dit : "Vous n'êtes point chargés de tuer l'homme dans les petits d'hommes, ni de les transformer en fourmis pour la vie de la fourmilière. (...) Ce qui m'importe c'est que [l'homme] soit plus ou moins homme85." Et c'est bien cela, en définitive, qui importe à l'enseignant.
"La République, écrit Blandine Barret-Kriegel, a besoin d'hommes et de femmes qui préfèrent la vertu86." Mais si ce sont les femmes et les hommes vertueux qui font la République, qui éduquera à la vertu les enfants de la République, qui leur enseignera les exigences philosophiques et morales qui doivent être au fondement de la citoyenneté si ce n'est essentiellement l'école ? Certes, une société démocratique ne peut être que laïque, mais la laïcité ne saurait seulement se définir négativement par le rejet de toute influence religieuse et idéologique. Elle doit d'abord se définir de manière positive, non seulement par le respect des convictions religieuses de chacun, mais aussi par l'enseignement d'une philosophie morale et politique qui fonde les droits et les devoirs universels de l'homme et du citoyen.

 

Trop souvent, le modèle laïc auquel il est fait référence pour concevoir l'éducation souffre d'un grave déficit philosophique. Selon la conception démocratique de la laïcité, il n'est pas vrai que "toutes les idées sont respectables". Les idées qui portent atteinte aux valeurs qui fondent la Déclaration universelle des droits de l'homme non seulement ne doivent pas être respectées, mais elles doivent être récusées et combattues.

 

Dans un texte intitulé “Contre la violence”, le Comité national de lutte contre la violence à l'école, mis en place par le ministre français de l'éducation nationale, affirme que la politique éducative des établissement scolaires doit reposer sur "une morale universelle fondée sur le respect de la dignité de la personne, qui fait que chacun se sent membre d'une communauté humaine et à ce titre investi de devoirs, comme le refus en toutes circonstances de la violence, du racisme ou de l'humiliation, ainsi que des systèmes de pensée quiy conduisent".


Si la violence est bien la perversion radicale de l'humanité de l'homme, alors l'éducation doit viser à éradiquer la violence. "Éduquer en ce sens, écrit Philippe Meirieu, et à l'École tout particulièrement, c'est donc s'attacher minutieusement à tout ce qui peut libérer l'homme de la violence, lui enseigner la passion de connaître et la patience de comprendre. C'est aussi lui transmettre des outils quilui permettent d'échapper à toute les formes de la violence sociale ou intellectuelle qui s'exercent sur lui - y compris celle de l'institution scolaire qui l'éduque -,d'échapper à tout ce qui l'invite ainsi à exercer lui-même la violence sur lesautres87."

 

87 Philippe Meirieu, op.cit., p. 166-167.

 

Établir ensemble des règles
Les élèves d'une classe n'ont pas choisi de vivre ensemble. Ils ne sont pas volontaires et c'est le hasard qui les a rassemblés. Ils n'ont pas choisi non plus de se mettre sous l'autorité des enseignants. L'école n'est pas une communauté, mais une société, plus précisément une société à construire. Il va donc falloir, dès le premier jour de la rentrée, organiser le "vivre ensemble" des élèves et des enseignants.


Toute vie en société implique l'existence de lois.

Dès que des individus vivent ensemble au sein d'une même collectivité, il leur faut élaborer des règles et la vie commune n'est possible que si chacun respecte ces règles. Il serait donc vain, au nom d'un idéal abstrait de non-violence absolue, de concevoir une société où la justice et l'ordre pourraient être assurés par le libre concours de chacun, sans qu'il soit besoin de recourir aux obligations imposées par la loi. Celle-ci remplit une fonction sociale qu'on ne saurait nier : celle d'obliger les citoyens à un comportement raisonnable, en sorte que ni l'arbitraire ni la violence ne puissent se donner libre cours.

Il ne serait donc pas juste de considérer les contraintes exercées par la loi seulement comme des entraves à la liberté, elles sont d'abord des garanties pour elle. Les lois justes sont le fondement même de l'État de droit. Dans l'école, les règles doivent initier les enfants à vivre ensemble dans le respect les uns des autres. L'une des tâches essentielles des éducateurs est de développer dans l'école une culture du respect qui seule pourra faire reculer la culture de la violence qui risque de prévaloir.
L'"éducation civique" des enfants ne doit pas constituer un enseignement à part, en quelque sorte marginal, mais doit au contraire être au centre du projet pédagogique.


La citoyenneté ne doit donc pas devenir un objet d'étude disciplinaire, au même titre que les autres matières. Pour initier les enfants à la citoyenneté, il faut leur apprendre le bon usage de la loi.

 L'obéissance demandée aux citoyens n'est pas la soumission passive et inconditionnelle à l'ordre d'une autorité supérieure, mais l'adhésion réfléchie et consentie à une règle dont ils reconnaissent eux mêmes le bien-fondé.

Il faut que les règles sociales imposées aux élèves pour construire un vivre-ensemble, correspondent à des règles morales qu'ils puissent s'approprier. Dans cette perspective, ce doit être une dimension essentielle de la pédagogie de faire participer les enfants à l'établissement des règles communautaires auxquelles ils devront se conformer, en leur faisant expérimenter qu'elles sont nécessaires pour qu'ils puissent vivre ensemble dans le respect de tous et de chacun.

 

"L'éducateur a pour mission de donner aux enfants, aux jeunes, la capacité de fixer entre eux des règles ou de négocier avec l'adulte certains droits à l'ini-tiative. (...) Faire des enfants des êtres autonomes, c'est leur donner accès aux trois actes de régulation de la vie collective : fixer les règles, les faire appliquer, rendre la justice88." Il ne s'agit pas de procéder par votes, mais de faire émerger un consensus.
En outre, il convient d'emblée de définir ce qui n'est pas "négociable" et ce qui l'est.

Aucune règle ne saurait être décidée sans le consentement de l'enseignant. Mais il va de soi que les règles engagent les enseignants autant que les enfants. La force de la loi entrave la toute-puissance des adultes. Par principe, la loi est évolutive et peut être modifiée pour mieux correspondre aux exigences de la vie en commun.
Préfigurant les lois de la société, ces règles doivent déterminer les droits et les devoirs de chacun vis-à-vis des autres en visant à délégitimer la violence. Les lois doivent préciser les termes d'un "contrat" qui lie entre eux les membres de la communauté scolaire. Elles doivent impo-ser des contraintes et des interdits qui fixent des limites aux enfants.

L'enfant a besoin de se confronter à la contrainte de la loi pour se structurer.


Ainsi, non seulement "il est permis d'interdire", mais "il est obligatoire d'interdire".

Et le premier interdit, l'interdit primordial, l'interdit fondateur de la culture et de la civilisation, c'est l'interdit de la violence qui s'exprime par l'exigence de non-violence.

 

88 Anne-Catherine Bisot et François Lhopiteau, "La résolution non-violente des conflits", dans L'éducation à la paix, op.cit., p. 213.

 

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