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Extraits  issus de l'ouvrage "De la Non-violence en éducation"

 

P. 46/47/48 "La délinquance"

 

La délinquance cause la rupture du lien social, mais, souvent, elle en est d'abord la conséquence. A partir du moment où un individu, surtout un jeune, ne trouve pas dans la société un enracinement qui structure sa personnalité et donne un sens à son existence, il va être dans une situation de rupture par rapport à cette société. S'il est en situation d'échec scolaire, il risque fort de se retrouver sans travail alors qu'il est déjà privé d'une véritable citoyenneté. C'est un engrenage. Il va subir une crise d'identité.
L'incivilité est précisément la conséquence d'une privation de citoyenneté.

 

"Je suis violent, donc je suis"
La violence risque d'apparaître comme le dernier moyen d'expression à celui auquel la société a refusé tous les autres moyens d'expression. La violence semble être le dernier recours de celui qui est exclu de toute participation à la vie de la communauté.

La violence exprime ici une volonté de vivre. "Je suis violent, donc je suis." Celui dont tous les liens avec la société ont été bri-sés n'a plus de possibilité de communiquer avec les autres, sinon avec ceux qui se trouvent dans la même situation. Ils vont donc constituer "une bande" en marge de la société. Ils estimeront qu'ils n'ont aucune raison de respecter les lois d'une société qui ne respecte pas leurs droits.

 

Et la violence permet d'autant mieux de se faire reconnaître qu'elle est interdite par la société. Elle symbolise alors la transgression d'un ordre social qui ne mérite pas d'être respecté. Ce que les acteurs de la violence recherchent, c'est précisément cette transgression.

A celui que la loi exclut de toute reconnaissance, la violation de la loi apparaît comme le meilleur moyen de se faire reconnaître. En outre, la violence de transgression, en détruisant les symboles d'une société injuste, en jetant à terre les attributs d'un ordre inique, procure un malin plaisir, une réelle jouissance. De ce fait, la violence exerce une fascination sur ceux qui ressentent la frustration et l'humiliation d'être des exclus. La violence est pour eux une tentative désespérée de se réapproprier le pouvoir sur leur propre vie dont ils ont été dépossédés.

N'est-ce pas là une manière dégénérée, dévoyée, gauchie d'accès à une forme de transcendance ? Toute tentative de "moralisation" est vouée à l'échec. 

 

Le besoin de limites

En même temps, il faut comprendre cette violence comme une provocation, c'està-dire, selon la signification étymologique de ce mot, comme un appel (provocation vient du verbe latin provocare, formé de pro, devant, et de vocare, appeler).

La violence s'enracine dans une angoisse et veut être un appel au secours.

La violence voudrait être une parole ; elle est, du moins, un cri. Il s'agit donc d'entendre cette violence plutôt que de la condamner. Si nous l'entendons bien, nous n'aurons plus guère le temps de la condamner. Il nous faut donc accepter de répondre à cette interpellation.

En définitive, cette violence est l'expression d'un désir de communication, un besoin de dialogue. Ceux qui recourent à la violence rejettent a société qui les a elle-même rejetés.

A la société d'entendre leur appel. S'efforcer de comprendre la violence ne signifie pas "laisser dire et laisser faire".


Au contraire, comprendre la violence c'est aussi l'interdire. Cette violence manifeste que ceux qui s'y abandonnent ne rencontrent pas de limites ; ils demandent dans le même temps qu'on leur impose des limites. L'enfant et l'adolescent ont besoin de se heurter à des limites mises en place par l'autorité des adultes. Ces limites, qui sont en même temps des repères, leur procurent la sécurité dont ils ont un besoin vital et leur permette de structurer leur personnalité.


L'absence de limites les plonge dans l'angoisse et l'angoisse engendre la violence. Il faut donc répondre à la violence en tentant de rétablir la communication.

Le pire serait de ré-pondre à cette violence par la violence. Ce serait un formidable aveu d'impuissance de la part de la société.

Il faut donc répondre à cette vio-lence en mettant en oeuvre une stratégie non-violente qui vise à créer des lieux où la rencontre redevient possible, des espaces intermédiaires où des médiateurs pourront rétablir la communication entre les exclus et la société.

Il sera alors possible de faire prévaloir le respect de la loi.

Ce n'est que si les adultes ont une attitude de non-violence qu'il leur sera possible de signifier à nouveau l'interdit de la violence. Des mesures de contrainte qui impliquent une privation de liberté ne sont pas à proscrire. Elles peuvent être nécessaires. Elles parent au plus pressé et peuvent permettre d'éviter le pire dans l'immédiat, mais elle ne résolvent pas pour autant le problème posé.

 

Mettre sa violence en paroles

Si la violence est l'expression d'une parole qui n'a pu être dite, lorsque le violent pourra dire sa violence, il sera déjà en mesure de la maîtriser et de la convertir. La parole libère de la violence. La médiation doit viser à permettre aux exclus et aux délinquants de se réapproprier leur vie par la parole. La parole a une vertu efficiente.

Mettre en paroles - "paroliser" - ses souf-frances, ses peurs, ses frustrations, ses désirs, c'est prendre une distance qui permet d'apprivoiser la réalité par la réflexion.


Il importe donc de construire des passerelles entre l'établissement scolaire et la ville afin de créer, pour autant que faire se peut, un même espace éducatif. Pour cela, les enseignants doivent pouvoir travailler de concert avec les différents acteurs intervenant dans le quartier, tous particulièrement les médiateurs sociaux. Lorsque des délits caractérisés sont commis dans l'école, il conviendra certainement de faire appel aux services de police et de justice. Mais, là encore, il est grandement souhaitable de ne pas retomber dans la logique de la pure répression et de maintenir la cohérence du projet éducatif mis en oeuvre dans l'école. Il convient alors d'inventorier les possibilités d'une médiation pénale.

"La médiation, souligne Jean- Pierre Bonafé-Schmitt, représente ainsi une nouvelle forme d'action commune, qui appelle à une recomposition des rapports entre l'État et la société civile, à la constitution de nouveaux espaces intermédiaires de régulation des relations sociales69."

 

Pour l'éducateur attentif, le comportement de l'enfant peut déjà s'égarer vers des "délinquances infantiles" dès l'école primaire. Celles-ci ne doivent pas être "passées sous silence", comme si les adultes ne leur accordaient aucune importance en feignant de croire que "ça passera", le plus probable, au contraire, c'est que "ça continuera".

Il importe donc d'enrayer, dès cet âge, l'engrenage de la violence dans lequel l'adolescent risque de se trouvé emporté. Les incivilités de l'enfant70 - qu'il s'agisse des impolitesses, des agressions verbales ou des comportements provocateurs - sont déjà des ruptures du lien social et ouvrent la porte à la délinquance.

 

 

69 Jean-Pierre Bonafé-Schmitt, "La médiation scolaire : l'apprentissage d'un rituel de gestion des conflits", dans Violence et éducation : de la méconnaissance à l'action éclairée, Paris, L'Harmattan, 2001, , p. 351.

70 Sur ce sujet, voir l'article de Bernard Seux, "Civilités et incivilités scolaires", Alternatives Non- Violentes, N° 114, printemps 2000.


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